Réapprendre à vivre




Je suis partie en vacances durant deux semaines. Retour le 11 juillet. J'avais prévu entre temps quelques articles d'avances, histoire de ne pas être totalement absente de la blogosphère. Et j'avais prévu à mon retour, bien-sûr, de vous concocter quelques dossiers sur ces deux merveilleux voyages, ces deux superbes pays que j'ai eu l'occasion de (re)visiter.

Seulement voilà, le soir du 14 juillet, ma ville, celle où je suis née, celle où j'ai grandi, celle où je vis depuis 21 ans maintenant, a été poignardée. Les médias, les réseaux sociaux, tout le monde s'est tant épanché à ce sujet que je ne donnerais pas d'opinion politique aujourd'hui. Je ne dirais pas ce que je pense de cet outrage, je ne dirais pas si j'approuve les théories du complot. Je ne dirais pas non plus ce que je sais, en tant que niçoise, et que les médias ne vous raconteront jamais.

Non, aujourd'hui je serais égoïste. Je parlerais de moi, de mon mal de vivre depuis six jours.

Six jours et déjà les gens, ceux qui ne vivent pas ici, reprennent le cours de leurs vies. Comment pourrais-je leur reprocher de vouloir avancer ? N'ai-je pas moi-même repris le cours de ma vie, après les attentats de Paris ? Six jours et les groupes que je suis sur Facebook recommencent à parler nutrition et renforcement musculaire. Lundi, déjà, la promenade des Anglais était de nouveau assaillie par les touristes insouciants, désireux de se faire dorer la pilule alors même que nous autres, Niçois, étions en pleine commémoration. Pourquoi suis-je incapable de pardonner ceux qui osent aller de l'avant ? Pourquoi suis-je incapable d'aller de l'avant ?

Mon entourage proche n'a pas été physiquement blessé. Les membres de ma famille s'en sont sortis indemnes. Du moins en apparence. Parce que tous ont perdu quelqu'un. Tous ont vus l'atrocité qui s'étalait juste sous leurs yeux. J'ai des amis pompiers, infirmiers, policiers, qui racontent les dizaines d'enfants ayant perdu la vie. Je suis dégoûtée constamment par les histoires racontées dans les médias, qui semblent se repaître de nos malheurs. Une connaissance, un homme que je n'avais vu que deux ou trois fois peut-être, a perdu toute sa famille ce soir-là. Et personne ne semble respecter le deuil de ces gens-là. On les filme en train de pleurer, en train de prier. On fait le récit de leurs histoires sans les connaître réellement, on présume de ce qu'ils sont supposés ressentir.

Paris, c'était loin. C'était mon pays, c'était ma France et j'ai eu mal. Mais c'était si loin de chez moi que je ne me suis pas rendue compte. Le 14 juillet, j'aurais pu perdre ma petite-sœur. J'aurais pu perdre une dizaine de mes amis les plus proches. Parce que nous étions tous là. Mes amis ont perdu leurs parents, leurs enfants, leurs femmes ou leurs maris. Et je n'arrive pas à sourire à ceux qui me sourient, je n'arrive pas à écouter ceux qui me disent que la vie doit continuer malgré tout. Je n'arrive plus à dormir, je n'arrive plus à manger. Quand je pense réussir à retrouver une activité normale, j'ai soudainement envie de pleurer.

J'ai toujours été une éponge, à absorber les sentiments qui m'entouraient. A pleurer devant la moindre publicité émouvante, à mourir de rire même aux blagues les plus ridicules. Et j'ai absorbé tellement, tellement de douleur en si peu de temps que je ne sais pas comment me relever de ça. Je ne sais pas si on se relève, un jour, de ça. J'ai la sensation d'être en deuil pour toutes les personnes ayant perdu quelqu'un. J'ai la sensation de devoir faire le deuil de la vie telle que je la connaissais.

J'aimerais pouvoir faire cet article qui rappelle à tous combien la vie est belle. Cet article qui ferait à coup sûr la Une, et qui vous redonnerait le sourire. Qui donnerait envie de se battre, de ne jamais baisser les bras. Mais je n'en suis pas capable. Je n'ai pas la force d'être autre chose qu'une âme brisée, aujourd'hui.

Je ne vais pas vous reprocher d'avoir repris le cours de vos vies. Je vais moi-même tâcher de faire de même. J'essaierais, très vite, de poster les dossiers promis sur ces merveilleux voyages dont je veux me souvenir. Parce que j'aimerais que les paysages maltais remplacent dans mon esprit l'image d'une promenade des Anglais jonchée de fleurs, ployant sous le poids de familles anéanties.

Alors je vous demande juste un peu de temps, et je vous promets de revenir bientôt pour tenter d'apaiser les plaies de chacun, à commencer par les miennes.



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